Icône, monument, personnalité incontournable de la bande dessinée congolaise, Barly Baruti est un artiste au sens propre du terme. Bédéiste, peintre ou musicien, il porte valablement chacune de ces casquettes. Parti de Kisangani dans la province de la Tshopo (nord-est), Barly Baruti travaille en Belgique depuis plusieurs années, tout en gardant un regard tourné vers la République démocratique du Congo. Bédéiste de renommé internationale, M. Baruti est actuellement à Kinshasa où il est invité à la Fête du livre de Kinshasa qui débute ce vendredi à l’Institut français. Homme de conviction et chantre de l’équité, Barly Baruti revient, dans cet entretien accordé à Mbbactu avant l’ouverture de ce grand rendez-vous culturel, sur ses propositions pour la promotion de la littérature, la place de la bande dessinée dans celle-ci et rappelle l’importance  de « forcer le destin » pour faire rayonner le secteur culturel congolais.

Mbbactu : Bonjour Monsieur Barly Baruti ! Aujourd’hui, vous êtes à Kinshasa pour la célébration de la Fête du livre. Que comptez-vous apporter pour cette 8ème  édition ?

Barly Baruti : On essaie toujours de faire la même chose. Ça veut dire parler de la littérature, parler de la bande dessinée, donner le goût de la bande dessinée aux jeunes, mais aussi aux autres. Et puis, expliquer surtout quelle est l’importance, quelle est la plus value de la bande dessinée dans la société.

Mbbactu : Et surtout pour ce qui est de la jeune génération, quelles sont les stratégies que vous mettez en place pour transmettre connaissances aux plus jeunes et aux petits enfants ?

Barly Baruti : Partant du fait que la bande dessinée est un peu le trait d’union entre l’oralité et l’écriture. Et je pense qu’il serait de bon aloi à ce qu’on puisse en parler et qu’on puisse le prendre comme un moyen de communication qui est plutôt populaire et qui ferai que beaucoup de gens puissent arriver à adhérer sans pour autant qu’ils soient obligés d’avoir fait de grandes études. Mais seulement parce que la bande dessinée, au delà de raconter des histoires, arrive à imprimer dans la tête des gens, rien que par l’image déjà, des signes, des pictogrammes si l’on veut, qui représente en fait le quotidien de chacun. Et avec ça, la bande dessinée peut servir très facilement au niveau de la vulgarisation, de la sensibilisation. Donc, c’est quelque chose, un outil important pour le développement de ce pays.

Mbbactu : Dans la société congolaise, est-il possible d’en arriver à travers la bande dessinée ? Ou bien il faudrait aussi d’autres moyens ?

Barly Baruti : Bon, il faudra sûrement d’autres moyens. Donc, je pense que nous avons un puits perdu, si je peux me permettre comme ça. Chacun de nous devra apporter sa pierre à l’édifice.  Au niveau de la bande dessinée, nous avons certaines choses que nous pouvons apporter et c’est ça justement la sensibilisation à travers le dessin, à travers l’humour. A travers les divertissements, on peut arriver à faire passer des choses un peu comme le ferait un Molière ou La Fontaine. Donc, nous avons des rôles à jouer et on peut utiliser la bande dessinée comme ingrédient pour arriver à faire une cuisine intéressante qui toucherait tout le monde.

Mbbactu : Et puisqu’il s’agit de la Fête du livre, quelle est la place que vous donnez à la bande dessinée dans la littérature ?

Barly Baruti : Je dis la même place que les autres, sans pour autant dire que voilà, on occupe la place des choix. Non, c’est comme les autres, c’est comme la littérature. C’est comme finalement, la musique. Oui, comme la musique aussi parce que dans  la musique, il y a aussi la littérature. Nous, on se dit tout simplement que nous sommes là. On va essayer de donner le plus qu’on peut quand on participe dans ces grands rendez vous du donner du recevoir.

Mbbactu : Vous avez toujours donné ce que vous pouvez, quelles sont les autres propositions que vous avez pour que la littérature soit promue ?

Barly Baruti : J’essaie de dire pour cette édition [de la Fête du livre de Kinshasa] qu’on puisse archiver, pas seulement d’archiver des choses, mais de pointer parfois certaines personnes. Parce qu’en fait, on arrive, on donne des stages, on donne des conférences, mais il y a parfois des gens qui sortent du lot. Il ne faut pas qu’ils reviennent encore à la prochaine édition pour faire la même chose. Il faut que ces gens là soient élevés un peu, qu’ils soient mis de côté. Sur 40 personnes, 50 personnes, on peut trouver 2 personnes qui explosent un peu le plancher, on les met de côté. Et quand on le voit la prochaine fois qu’on puisse arriver à trouver comment on peut donner un plus value à ça, comment on peut faire pour que ces personnes puissent continuer et qu’ils ne reviennent pas à zéro comme les autres qui vont venir. Et on va tourner en rond, on va patiner et je crois qu’il va falloir maintenant qu’on puisse garantir le fait que s’il y a moyen de faire un suivi pour certaines personnes qui le méritent, qu’on puisse le faire.

Mbbactu : Et à qui, selon vous, revient la responsabilité de faire cela ?

Barly Baruti : Aux organisateurs, à nous qui venons et qui faisons des suggestions. On ne peut pas s’imposer, mais on peut faire des suggestions, c’est ce que nous essayons de faire.

Mbbactu : Pensez-vous que des structures mises en place et qui réussissent les écrivains ont également cette responsabilité ?

Barly Baruti : Je crois que quand on insiste sur quelque chose, ça force le destin. Donc, il ne faut pas seulement se dire oui, on a essayé, ils n’ont pas voulu, mais il faut insister. Et je pense que c’est en insistant qu’on peut arriver à des choses extraordinaires tels que des projets de lois au niveau de l’Etat. Pour que certaines choses se mettent en place, il faut d’abord que nous mêmes nous montrions à quel point nous sommes importants.

Mbbactu : En parlant de projets de loi, jusqu’à présent, la RDC ne dispose pas encore d’une politique culturelle pouvant promouvoir le secteur. Pensez vous que c’est aussi l’un des handicaps qui freinent les choses?

Barly Baruti : Tout ça, c’est un peu notre responsabilité aussi. Au lieu de démarcher que pour qu’il y ait démocratie, alors que la démocratie est impossible dans un pays qui se dit déjà démocratique, la démocratie, c’est compliqué. Au lieu d’aller dans la rue pour ça, il faut dire l’équité. Autant on peut le dire, moi, je préfère l’équité à la démocratie. C’est un point de vue. Et autant je pourrais dire aussi que pour ce que nous faisons, il va falloir insister. Il va falloir leur dire voilà, vous devez le faire. S’il faut marcher, on doit marcher. Et nous avons nos moyens de marcher. Nous avons nos écrits, nous avons nos dessins, nous avons nos caricatures, mais faisons avec ça, essayons de forcer le destin.

Mbbactu : Vous travaillez plus souvent en Belgique, vous regardez la situation au Congo de loin, comment vous évaluer la situation culturelle, particulièrement dans la bande dessinée ou de la musique que vous faite ?

Barly Baruti : C’est vrai que les gens ont tendance à dire que vous, vous êtes en Belgique. Oui, mais ils oublient que toutes mes armes, moi, je les ai faites à Kisangani. J’ai grandi là bas, je suis né là-bas et j’ai laissé des traces là-bas. Quand on a rien fait chez soi, on ne sait rien faire ailleurs. Donc, c’est pour ça que je suis là avec vous, donc ce que je reviens tout le temps. Quand on n’a pas ses racines, la meilleure des fleurs fane très vite s’il ne tient pas compte de ses racines. Et moi, je suis toujours là. Je vois qu’il y a des choses, il y a un paradoxe : D’un côté, il y a un engouement terrible, terrible dans tous les domaines. On voit que les gens ont beaucoup de créativité. Ils essayent de survivre, de faire des choses extraordinaires autant que de l’autre côté, il n’y a pas de structures pour les accompagner. Donc, on doit arriver à jongler avec les deux. Il va falloir que nous forcions le destin, que nous disions certaines choses. Aujourd’hui, par exemple, j’ai vu qu’il y a beaucoup de suggestions, entre autres, de faire des émissions pour qu’on fasse connaître les choses. Et tout ça, c’est génial.

Mbbactu : Il y a aussi les réseaux sociaux !

Barly Baruti : Autant on touche les gens par les réseaux sociaux, autant ces mêmes réseaux sociaux empêchent à ce que qu’il puisse avoir évolution au niveau du livre. Donc, il faut jouer avec ça aussi parce que les gens veulent bien qu’on leur dise au niveau des réseaux sociaux, il reste au niveau des réseaux sociaux. On peut dire oui, mais aujourd’hui, on peut faire des livres numériques. Oui. Jusqu’à preuve du contraire, le livre numérique n’est pas encore au niveau des livres physiques. Quand vous allez voir des grandes libraires, quand vous allez voir des grands éditeurs européens, ils disent que dans leur budgétisation ou dans ce qu’ils récoltent comme dividendes, les livres numériques est à 3%.

Mbbactu : Pour que la flamme passe à la jeune génération, il faut que les parents aussi ne puissent pas empêcher leurs enfants de pouvoir faire de la littérature, la bande dessinée, le dessin, etc. Êtes-vous de cet avis ?

Barly Baruti : Moi, je n’ai pas peur de ce côté là parce l’eau trouve toujours son chemin. Donc, vous pouvez empêcher à quelqu’un de faire ce qu’il aime, il le fera toujours.

Mbbactu : Ça vous est arrivé ?

Barly Baruti : Ah oui, ça m’est arrivé bien sûr. Je faisais du dessin, jamais mon père me disait d’arrêter du dessin pour arriver à étudier. J’ai étudié et je faisais mes devoirs, mais je faisais aussi des dessins. Mais quand il est mort, les autres oncles m’ont dit : « Tu arrêtes avec les dessins ». Je suis un clandestin de la BD. On m’a empêché absolument. Ça équivalait à quoi ? Tu dessines, on te trouve, on te met en disette, on te tape etc. J’ai eu tout ça pendant très longtemps, jusqu’à ce que je pu arriver à dire maintenant, personne ne peut me toucher. Ils m’ont dit de toute façon, vous n’arriverez à rien.

Mbbactu : Vous avez finalement tenu grâce à quoi ?

Barly Baruti : Ma conviction, c’est pour ça que je dis l’eau trouve toujours son chemin. Si vous détournez l’eau de son lit, sachez qu’un jour ou l’autre, vous aurez une inondation.

Interview réalisée par Emmanuel Kuzamba